mon carnet

mon carnet de rencontreL’année dernière, j’exposais 16 SILENCES HABITES au Collège des Bernardins.

Certes les lieux entendus étaient magnifiques, mais plus intéressant encore était le chemin parcouru.

Ces 16 lieux avaient donné naissance à 16 rencontres fortes et fondatrices.

Durant cette Semaine du Son je mettrai en ligne, chaque jour, un entretien sur la place qu’occupe le «sonore» dans la vie quotidienne de quelques personnes qui ont marqué ma route.

Vous pourrez retrouver cette espèce de blog éphémère, sur les sites de l’AFSI et de la Semaine du Son.

Mercredi 20 janvier 2016
entretien avec Bernard LAGNEL

Bernard LAGNEL appartient à la famille de ceux qui préfèrent l’analyse et l’écoute, aux discours.

Dès que j’ai découvert son site (qu’il a remanié récemment, il était auparavant hébergé chez Duanrevig) , j’ai été impressionné par sa générosité. Mettre à disposition, autant d’outils utiles à tous, suscitait toute mon admiration.

 

Bernard LAGNELEst-ce que tu as le sentiment qu’il y a un moment ou çà à basculé ?

Oui, le moment ou cela a basculé, c’est l’approche du multicanal, çà c’est sur. Au début des années 2000, cette approche un peu différente de l’espace, de l’écoute avant tout, qui nous plonge dans un espace qui est complètement différent de la stéréo. La stéréo, c’est complètement frontal, ce sont des images mentales, alors qu’avec le multicanal on est dans une situation. Les émotions sont un peu différentes. Le fait de faire du multicanal, avec un système relativement simple un H4n et 2 micros Schoeps derrière … Ça ce n’est pas les années 2000  puisque le H4n n’existe que depuis 5 ans… Avant, j’avais mis au point la « fusée », 4 micros coïncidents hyper-cardioïdes.

http://www.lesonbinaural.fr/

http://www.duanrevig.com/excel/MULTICANAL.pdf page 5

Ça marchait assez bien, surtout qu’à l’époque, j’avais développé une réflexion très technique sur le fait que les lobes arrières qui sont en opposition de phase avec les lobes avant, puissent interférer le moins possible, pour ne pas créer d’oppositions de phase et une déstructuration de l’espace. Et donc, j’avais mis au point cette « fusée » avec les lobes arrière rejetés au plafond. Ce système étant en hauteur, les lobes avant prenaient tout ce qu’ils devaient prendre et là j’avais un 360° à peu près correct, sans trop de recoupements des  angles de prise de son de chacun des couples de micros.

Mais, à l’époque tu diffusais toujours en stéréo ?

Oui, mais çà nous permettait de faire plein d’expérimentations.

Et puis, il y avait aussi le système  Decca-tree que j’avais repris à ma sauce car je n’étais pas complètement d’accord avec Michael Williams. Pour latéraliser complètement un son, il tablait sur 15dB à la place du preneur de son,  et avec tous les tests que j’ai fait passer, je trouvais 12/13 dB, pas plus. A partir de là, j’ai refait des abaques avec un IDT de 1.2 ms (on était à peu près dans les mêmes eaux). On arrivait au résultat que 1 dB, correspondait, en gros, à 0.1 ms. Après, c’est très simple (ah … NDLR), il suffit de basculer, pour faire des choses à peu près correctes, en tablant sur 12 dB  et 1,2 ms pour latéraliser un son et qu’il ne bouge plus de l’enceinte, qu’il reste dedans.

Pour les symphoniques, par exemple, ce Decca-tree était placé à la place du chef d’orchestre et donc pour aller chercher les altos et les seconds violons, il fallait plonger un peu plus en avant. Le problème, c’est que l’on va avoir les angles de prise de son qui vont se recouper, donc on va avoir une espèce de flou au centre quand on fait du multicanal. Il faut donc adapter les 3 micros fronteaux pour que les angles de prise de son des couples ne se recoupent pas.

La philosophie de l’OCT 2 ?

Non, parce que là on travaille avec de l’omni, ce n’est pas du tout l’OCT qui est hyper-cardio et cardio, cardio au centre. C’est un peu le même principe, sauf que les allemands, eux, sont à 18 dB pour latéraliser un son : c’est énorme. Et tout est basé là –dessus.

Ce que j’ai constaté, c’est qu’à la place du preneur de son, si on se recul, tout va se resserrer au niveau de l’image. Or on écoute rarement à la place du preneur de son.

Bref, tout cela pour dire qu’on expérimentait et que l’on travaillait sur le fait qu’il y ait une cohérence. Que quand quelqu’un se déplace  autour du micro, il fallait que çà rende la même chose au niveau des enceintes.

C’est important pour toi la cohérence ?

Oui. Je fais pas mal de fictions, et si on veut qu’il n’y ait pas une stagnation au centre  alors que le type marche toujours, ou passe très vite au centre il faut savoir où le positionner dans les enceintes. En fait, c’est soit parce que les angles de prise de son ne se recoupent pas , soit parce qu’ils se recoupent trop. Si ils se juxtaposent, il ya une cohérence spatiale.

On pourrait répondre que l’on s’en moque, puisque on fait appel à l’imaginaire ?

Non, parce le multicanal c’est beaucoup plus que l’imaginaire. Cela va au-delà de l’imaginaire. On retrouve une certaine réalité. Et si cette réalité n’est pas là, çà se détruit un peu. On peut perdre l’attention. Il faut donc être le plus cohérent possible, d’une certaine manière.

Pourtant la personne qui écoute un multicanal bien fait, vient d’une histoire de la stéréo, où il n’y avait pas ces notions là ?

La stéréo, mine de rien,  c’est quelque chose d’un peu bizarre. Avoir une image fantôme, centrée, avec du relief,…normalement çà ne devrait pas exister ? D’ailleurs, çà été trouvé un peu par hasard. Mais çà marche. On ferme les yeux  on ne localise plus les enceintes. Çà c’est vraiment du relief. Et tout cela fonctionne grâce à des techniques particulières : le couple ou deux couples pour donner des plans dans un espace.

Jean-Marc Duchenne me disait, toi, nous puisque on est très proche sur cette question vous voulez être cohérents et centrés. Nous dans la musique ; on s’en cogne.

Ça, c’est un peu le « mixage objet » maintenant en multicanal. La musique, c’est un domaine particulier. Moi je ne suis pas vraiment « musique », sauf musique contemporaine. Mais, pour moi, la musique contemporaine, c’est un peu comme les fictions, c’est plus concret. Moi, il faut qu’il ait un peu de matière quand je fais du son. Après l’émotion çà vient ou çà ne vient pas.

Mais cette émotion, tu en parle professionnellement, mais est-ce que tu en retrouve la musique dans ta vie de tous les jours ?

Moi, ce qui m’intéresse, c’est la voix. Et comme je suis le premier auditeur, je reçois cela très fort.  C’est quelque chose qui me touche, parce que je vois à travers. Je vois le personnage même à travers sa propre voix. Ce qu’il a en lui, en quelque sorte.

Souvent, je mets le micro un peu plus haut que la bouche, au niveau des yeux, et je dis au comédien que le son sort en les deux yeux et pas forcément de la bouche. Et là, silence  On doit me prendre pour un farfelu, mais je trouve cela assez juste, parce que ce que je veux capter, ce n’est pas seulement la voix, c’est ce qu’il y a derrière.

Est-ce que quand tu sorts du studio, tu as le même type d’approche pour les sons qui t’entoure ?

C’est l’expérience du binaural qui me fait écouter différemment. J’entends un peu mieux sur 360 °, chose que je ne faisais pas avant le multicanal. J’ai amélioré mon attention et ma concentration. Mais, j’ai appris, que le frontal est complètement différent du dorsal. Ce sont deux mondes différents et ce n’est pas du tout homogène. Si on a déjà conscience de çà, on arrive un peu mieux à discriminer les choses. L’espace frontal est, d’une certaine manière, conditionné par la vue  peut discriminer ce qui est distance. Présence / absence. Alors que tout ce qui est dans l’espace dorsale est plus dans l’attention, la vigilance, le danger.

Du coup, j’ai une interrogation par rapport à ta façon d’enregistrer. Moi, pour sentir ce qui est autour de moi, il faut que je puisse bouger la tête. Dans ta technique c’est impossible puisque ta tête porte des micros.

Oui, mis si je ferme les yeux, je peux discriminer ce qui vient de devant ou de derrière. Il peut y avoir des repliements, mais çà fait partie de la vie. Quand on enregistre du binaural avec des micros dans les oreilles, il faut se placer de manière à ce que, les sons que l’on considère comme les plus importants, viennent plus de l’arrière que de l’avant. Je trouve beaucoup plus fort de mettre ce qui a du sens à l’arrière, plutôt que de manière frontale. Et je peux aussi aller chercher du son avec le petit micro que j’ai à la main pour le mixer avec un espace binaural. Le défaut du binaural, c’est que tout ce qui à 0 °, entre les 2 oreilles est à éviter, parce que ce n’est pas beau. Le son est pauvre, est plat, manque d’aigus. Ça commence à être intéressant à partir de 30 °. Et donc, ce micro d’appoint sur une petite perche peut compenser ce défaut là. Le centre est mieux matérialisé et donne une matière à la voix.

Mais quand Bernard  écoute un son dans la vie de tous les jours, tu ne te mets pas de dos ?

Ah, non….ah non…mais à la limite, pourquoi pas. Parce que l’analyse est différente et c’est vrai qu’il faut se placer de façon à ce que l’espace soit le plus cohérent. Donc plus à l’arrière qu’à l’avant. Mais il ne faut absolument pas trop bouger la tête.

Ça, c’est quand tu enregistres, mais dans ta vie de tous les jours, est-ce que tu prends plaisir à écouter des sons ?

Mouais. Je ne sais pas. Ce n’est pas la même concentration, la même attention, à vrai dire.  C’est sur qu’il y a des fois où je me dis : tiens, j’aurais pu avoir mon matériel.

Ça t’embête ?

Moui, … , mais tant pis , c’est la vie. Mais de toute façon, on a une attention très différente, quand on prend le son. On fait beaucoup plus attention à ce qui nous entoure. On part à la chasse. Ça s’ouvre ou çà s’ouvre pas. Et il y a des moments de grâce.  Dans un petit reportage qui dure 5 mn, on peut rester 1h30 et après c’est le montage qui parle.

Quand tu te lèves le matin, il y a des sons que tu vas rechercher ?

Non. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le travail que je fais à Radio France. Quand je fais une dramatique, c’est le son à venir. En situation de prise de son, c’est comme faire des photos, c’est la même chose. On peut voir plein de photos dans la vie courant. Si on ne les fait pas, çà ne sert pas à grand-chose. Ce qui m’intéresse, c’est de recréer la photo dans le viseur. On pense photo. Mais à condition d’avoir son appareil. Si on n’a pas son appareil, on peut penser photo, mais on se dit, je reviendrai demain faire une photo.

Tu penses que Kertèsz avait son appareil tout le temps ?

Oh oui. Oui. Pour ne pas regretter. Cartier Bresson avait toujours son appareil sur lui.  Je l’ai vu une ou deux fois, il avait son M3. Après, un appareil photo c’est plus simple qu’un matériel de prise de son.

Toi tu as essayé de le rendre le plus léger possible.

Oui le plus léger possible et d’arriver à m’en servir comme un appareil photo.

Bernard LAGNELBernard LAGNEL