mon carnet de rencontreL’année dernière, j’exposais 16 SILENCES HABITES au Collège des Bernardins.

Certes les lieux entendus étaient magnifiques, mais plus intéressant encore était le chemin parcouru.

Ces 16 lieux avaient donné naissance à 16 rencontres fortes et fondatrices.

Durant cette Semaine du Son je mettrai en ligne, chaque jour, un entretien sur la place qu’occupe le «sonore» dans la vie quotidienne de quelques personnes qui ont marqué ma route.

Vous pourrez retrouver cette espèce de blog éphémère, sur les sites de l’AFSI et de la Semaine du Son.

Jeudi 14 janvier 2016
entretien avec Jean MINONDO

D’aussi loin que je me souvienne de mon travail sur la « musique des villes », je sens toujours derrière moi la présence bienveillante de Jean. Des dizaines de fois nous avons parlé de la beauté des annonces sonores dans la gare de New-York, des répétitions de la compagnie de Pina Bausch, du son si particulier des ses montagnes, de la vie. Je lui dois la compréhension et la formulation de la musicalité de la vie des gens. Durant des années, j’ai professionnellement essayé de suivre son exemple en me battant pour être au plus près du texte des comédiens. Nous pourrions reprendre nos discussions et comprendre quel est aujourd’hui notre rapport au Son.

Jean MINONDO 1Cher Jean-Marc,
du fond de ma campagne montagnarde, je prends le clavier,
avec un énorme accès de pudeur.
Je relis ton « premier essai »
Il me prête des éléments de perception, que j’ai le sentiment d’avoir perdus « de vue »

Cette 2è moitié de 2015,
avec ses semaines enchainées sur des films et téléfilms
tournés à la hâte, m’a laissé dans une sorte d’hébétude
et de perte de sens.
Le son a tellement disparu de la perception  de certains plateaux,
que dans le tourbillon du tournage, sa captation se rapproche plus
du travail de sténo-dactylographe que de celui de preneur de son.
La beauté, la musicalité des voix, se sont fait rares,
avec quelques « miscastings » fatals, et des rythmes de tournage si échevelés,
où même le travail d’élocution minimale est perçu comme un frein au résultat.

Au terme de cette période, et au vu de ton texte, j’ai le sentiment d’avoir régressé sur le champ de la sensibilité sonore,
de la comédie, du cinéma, et du monde ?…
Ton initiative devra me faire l’effet d’un nettoyage de printemps…

Alors, je me réfère pour débuter, à ton « questionnaire » thématique :

– La frontière entre pratique quotidienne de l’écoute du monde et pratique professionnelle,
aujourd’hui, pour moi, elle existe;
et elle fluctue en fonction de la période.
Comme je l’évoquais plus haut, ces derniers temps,
c’est le terrain professionnel, qui paradoxalement a envahi et pollué l’autre , au point de frôler
une atonie de la curiosité auditive, et de ne m’arrêter que sur des sons triviaux du quotidien,
disons, banals et convenus, comme des chants d’oiseaux, des feuillages brossés par les vent ,
ou le chant d’un ruisseau…
On est loin de la musicalité d’un fond d’air, ou  de la finesse d’un silence, le lyrisme d’une côte frappée par des pluies diagonales ou de la voix d’une ville… .

Mais au fond, l’espoir est permis, même dans cette « anorexie » sonore :
-à mon retour de tournage outremer, j’ai pris un plaisir fou à écouter les mouettes de Paris,
cette nouvelle population maritime qui s’est peu à peu installée dans la capitale.
Ces cris très stridents qui résonnent si fort dans la cour de l’hôtel sur laquelle donne mon bureau,
me renvoient à mon insatiable goût pour les paradoxes, les faux raccords, le surréalisme  et les accidents de chronologie.
Je suis dans mon bureau et ce cri m’indique que je suis à Dieppe, ou St Malo, et dans 5’, je prendrai le métro…!

– mais , à bien y réfléchir, tout n’est pas si noir :
il me vient une anecdote, pendant ce tournage outremer :
Une journée extrêmement difficile , un décor à flanc de montagne , battu par des averses continues et des vents impressionnants,
pliant la végétation et faisant des « rues balises »  (beaucoup plus joli que rubalise NDLR) de tonitruantes castagnettes.
Bilan de cette longue journée :
prises de vues, prises de sons et matériels naufragés
puis rangement « sauve qui peut », tout le monde part en divers 4X4 , ne reste en attente que l’équipe son et quelques sherpas;
et peu à peu , le flanc de montagne se met à donner un concert de sifflements d’oiseaux, ici là , plus loin, de haut en bas.
C’est la famille des « oiseaux siffleurs de la montagne pelée», produisant un étonnant sifflement quasi humain, mélodique et inventif.
Et voilà, ces oiseaux qui redistribuent les cartes, qui, avec ce chant si aérien,
nous remettent  les pieds sur terre, et nous  redonnent le goût du son, le goût de tout.
Alors bien sûr, on a envie d’écouter l’enregistrement de ce concert :
il n’est pas très bon , fait aussi dans des conditions limites, de désordre local ,
d’obstacles physiques, et de remontée de véhicules,
mais à ce moment-là ,ce son a la Grâce.

Bon, et puis maintenant,
je suis au Pays Basque, un plein hiver très doux,
De violentes  bourrasques,  rares ici, dans mon coin de terre, masquent le ruisseau de montagne voisin.
Son petit gargarisme semble constant et monocorde au promeneur, même lent :
mais selon qu’il contourne ou immerge, les pierres qu’il caresse, il chante son bulletin météo infinitésimal et toutes les nuances de géographies qu’il a traversées:
qu’il a plu sur telle colline, que la neige a fondu  plus haut, que tel chemin vicinal sera coupé…

Et je sens que peu à peu, tout me revient, tout rentre dans l’ordre !

Jean

Jean MINONDO 2Jean MINONDO 3Jean MINONDO 4Jean MINONDO 1Pina BAUSCH 1Pina BAUSCH 2