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Marche et Rêve (1/2) : Qu’ai-je appris de Paris ?

[Note de la rédaction: Nous avons été contactés par Jean-Marc L’Hôtel il y a quelque semaines. Il nous a expliqué la proximité entre ses recherches artistiques et les nôtres, plus académiques; il nous a présenté son dernier projet, “Marche et Rêve”, et il nous a semblé important de le partager avec vous. C’est pourquoi nous l’avons invité à transformer l’essai dans ces colonnes]
http://lcv.hypotheses.org/7159
   

Marche et Rêve (1/2) : Qu’ai-je appris de Paris ?

21 février 2013
Par lhotel  
MARCHE et RÊVE est un projet artistique ambitieux, qui s’est tenu à La Gaîté Lyrique, pour la Semaine du Son 2013, du 15 au 19 janvier. Une pièce sonore de 3 heures sur les ambiances de Paris où se rencontrent l’imaginaire, les arts numériques, la recherche sociologique et le futur de la prise de son cinématographique. N’imaginant pas avoir inventé l’eau tiède, je me suis rapproché de nombreux chercheurs. La liste est longue et va de Grenoble à Marne-la-Vallée en passant par Paris X-Nanterre. Cet échange me paraissait d’autant plus important que la matière brute utilisée, même regardée d’un point de vue artistique, même sublimée, s’ancre dans la réalité, les deux pieds dans le pavé. Je vais donc essayer de partager, avec vous, quelques enseignements de cette expérience sensible. Depuis plusieurs années je sillonne les espaces urbains de part le monde, afin de les interpréter musicalement. Je tente ainsi, de montrer la beauté cachée derrière la quotidienneté de la rumeur. Écouter la ville qui vous entoure, c’est écouter les gens qui l’animent. C’est prendre conscience de la musique qu’ils se mettent à composer ensemble. C’est capter ces moments où leur activité cesse d’être du bruit pour dessiner une organisation, générer des harmonies, marquer des tempi qui sont le fondement de toute création sonore. Aucun musicien ne peut être indifférent à ces vibrations produites par le mouvement de la vie, et ma poésie sonore se nourrit de l’humanité du quotidien. Ma passion est de percevoir ces moments où la musique prend naissance au cœur de la ville et comment le corps se charge d’affects et se met à disposition du paysage. Par exemple, Paris est bien loin de se cantonner aux clichés convenus, perpétués par le cinéma. Certes, il y a indéniablement un « charme à la française », une mémoire, heureusement toujours présente de l’Histoire, mais au-delà des stéréotypes, Paris vibre aussi d’une myriade d’atmosphères sonores. Paris est une Ville-Monde. Cet assemblage est, à la fois, le produit de l’héritage de la République et de la fascination du monde entier pour la découverte de la Ville-Lumière. Mon souhait est de montrer que Paris est également une Ville qui ré/sonne. Que c’est : sa tradition, sa force, son avenir. Après plus d’un an d’errances, de corps à corps avec la ville et quelques 100 heures d’enregistrement plus tard, qu’ai-je rencontré ? Qu’ai-je appris de Paris ? Qu’ai-je appris de mes spectateurs ? Un mot sur la méthode. Au bout de 6 mois il m’est apparu évident, que la seule manière de mettre en lumière la vie en mouvement, était de capter à plus de 360°, et en marchant, cette urbanité dans laquelle je me plongeais. La principale leçon de mes premiers essais était qu’il fallait, pour ne pas être un obstacle à la propagation de ce que je souhaitais capter, être totalement intégré dans la scène sonore. Et pour cela, développer une attitude de prise de son qui ne vous coupe pas de l’environnement : pas de casque, pas de microphones «menaçants » et un dialogue permanent avec les yeux. Qu’ai-je appris de Paris ? 1/ Le son de Paris ou le questionnement des légendes urbaines Je sais fort bien que l’on trouve ce que l’on cherche, mais j’ai entendu dans les rues de Paris un certain nombre de caractéristiques qui me semblent remarquables. La légende urbaine de la circulation omniprésente J’ai marché dans presque toutes les rues de Paris, et je peux affirmer qu’il y a un nombre impressionnant de zones où la circulation n’est que peu audible. Effectivement, on ne peut s’en rendre compte, puisque en règle générale nos déplacements sont d’ordre utilitaire et marcher signifie: aller d’un point à un autre. De fait, nous nous déplaçons à pied, pour passer d’un moyen de transport à un autre, d’une ramification à une autre, d’un flux à un autre flux. Or, personne, en dehors des « flâneurs » ne vient se perdre dans les zones sans ramifications. Cela a été pour moi la confirmation que c’est bien en marchant que l’on s’approprie une ville, que l’on fait corps avec elle. Du coup, ma perception de l’espace, des distances, des passerelles d’un “quartier” à un autre, s’en est trouvée complètement modifiée. La légende urbaine du rythme incohérent Il y a quelques chose que je sentais intuitivement mais que j’avais du mal à prouver. Grâce à la composition artistique, j’ai pu mettre en lumière que, chaque endroit possède un rythme qui lui est propre. Comme dans la nature où chaque espèce joue sa ligne de la partition à tour de rôle, il apparaît clairement dans la composition à partir des ambiances urbaines que les différents intervenants sonores, loin de se croire seuls au monde, se basent sur le rythme du lieu. Je m’en suis rendu compte musicalement en laissant un traitement sonore se caler sur le tempo de l’ambiance. Comme dans les pièces “Séjour de Fêtes” et “Travaux Porte Saint-Eustache” ce rythme parfois non perceptible existe, la machine le détecte et le met en évidence. Même les “Skatters du Palais de Tokyo”, reproduisent souvent le même type de séquences avec une infinité de variations harmoniques. Séjour de Fêtes Travaux Porte Saint Eustache Skatters Palais de Tokyo La légende urbaine de l’anonymat et de l’agressivité entre ses habitants Est-ce que cela tient à mon éclairage du réel ? Est-ce un fantasme ? Mais lors de mes déambulations, je me suis retrouvé dans des endroits d’une grande douceur où régnait une parfaite quiétude. Pas uniquement les lieux dédiés au repos comme les parcs et jardins, qui à Paris sont de réels havres de paix (Parc des Buttes Chaumont, Parc de Belleville…). Mais aussi dans ce que je pourrais appeler des chemins de traverse, des lieux de passage :
  • le pont des Arts au soleil couchant
  • le passage du Grand Cerf
  • les alentours du Palais Royal
  • à l’extrême acceptation, le Père Lachaise
J’ai rencontré une ville où les traces de l’âge d’or relationnel, n’ont pas tout à fait disparu. Où les gens se parlent, s’interpellent, prennent des nouvelles. Cette convivialité, cette chaleur est surtout perceptible dans les quartiers populaires. A ma grande surprise, la vie de Paris (en tout cas celle qui m’a intéressé artistiquement) est plus perceptible au nord qu’au sud, plutôt à l’est qu’à l’ouest :
  • discussions place de Verdun, place Henri Krazucki, rue de Lapp, rue Denoyer
  • restaurant rue de la Main d’Or, café rue R. Planquette
J’ai entendu dans la rue, dans les cafés, sur les marchés, des timbres de voix que je croyais disparus. Ce son qui contrairement aux stéréotypes plaqués par le cinéma, rend réellement compte de la couleur sonore et de l’ambiance de Paris. Que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit ; nous ne sommes pas au pays des Bisounours. On ne manquera pas de détecter au détour d’une conversation tel propos à la limite du racisme, ou telle violence verbale des parents à l’égard de leurs enfants. La vie réelle en quelque sorte. Une ville où malgré le soi-disant isolement de ses habitants, les rencontres sont toujours possibles car il existe des lieux propices :
  • la promenade plantée
  • le forum des Halles
  • le club des joueurs de boule à Montmartre
  • le musée de la vie romantique
  • les jardins du Luxembourg, déjà remarqués il y a longtemps par Nicolas Frize comme un lieu acoustiquement « parfait »
  La parole des gens a été pour moi, une grande source d’inspiration. D’une part parce que ces tous petits riens, cet ordinaire de la culture, se révèlent d’une grande richesse. D’autre part parce que leur mise en forme se révèle d’une grande subtilité. J’aurais été réalisateur de film, avec la toute puissance de régler mes mises en scènes sonores, j’aurais été moins juste, moins précis, moins intéressant que ce que mes promenades m’ont permis de capturer. C’est devenu un credo, moi qui ne suis qu’un musicien basique ; la vie invente des rythmes, des mélodies, des plans, bien plus originaux et plus riches que tout ce que je serai tenté de produire. Si on retire bien évidemment l’espace de circulation routière, vaste scène où chacun, une arme à la main, fait démonstration de sa force. 2/ Les caractéristiques marquantes Les gamins de Paris Une ville, donc, où malgré la densification de l’espace routier, l’enfance est toujours présente. C’est à mon aune personnelle, l’un des facteurs qui mesure le mieux la santé d’une ville :
  • les Arènes de Lutèce
  • les Jardins du Luxembourg, du Ranelagh
  • le parc de la Villette
  • les abords du Palais de Tokyo
  • le Square des Saint-Simoniens
  • la sortie d’école place Goldoni
  • le quartier de la Grange aux Belles
  • les crèches et écoles rue Eugénie Coton
Sont autant de lieux où la vie s’agite à pleins poumons. Et si l’on ne joue plus réellement dans la rue, c’est néanmoins audible depuis l’espace public. Comme je l’avais déjà expérimenté pour le film « Je vous écris du Havre… » l’écoute des jeux des enfants est un paradoxe incroyable. Ils sont à la fois l’empreinte digitale de la ville et possèdent néanmoins une espèce d’intemporalité qui fait que « globalement » ces sons auraient pu être entendus il y a 10, 15, 20 ans. Le travail manuel a maintenant déserté l’espace public parisien En dehors de la rénovation de petite ou grande taille comme la refonte complète du forum des Halles, on n’entend plus que les commerces, en particulier de bouche, et surtout de distribution. Le Sentier et ses « quartiers » aux alentours comme la rue du Faubourg Saint-Denis sont devenus mes lieux de flânerie de prédilection. Car malheureusement, aujourd’hui pour entendre un artisan, une usine il faut user de digicodes et autres portes fermées. 3/ Paris est LA ville / monde Après avoir arpenté quelques grandes villes à travers le monde, je pense pouvoir affirmer que Paris est extrêmement exotique, car Paris est LA ville / monde. Les marchés sont pour moi la quintessence de la multi-ethnicité. Parfaits traducteurs du climat régnant entre les différentes populations. Encore faut-il réussir cette gageure technique d’enregistrer, tout en marchant au milieu d’une foule compacte. Belleville, Barbès, Place des Fêtes, le centre commercial M13 avenue de Choisy, Château Rouge sont mes préférés. Mais on peut voyager aussi à : Aligre, aux Enfants Rouges, rue de Levy et dans le quartier Montorgueil. Les randonneurs ont été les premiers à mettre cela en évidence. Les quartiers (je ne parle pas du découpage municipal) sont tous nés d’un regroupement, professionnel, ethnique, sociologique. Ils ont donc tous une couleur sonore propre due à leur activité dominante. Paris est sur ce plan, et j’ose l’affirmer, encore plus que New-York, un véritable kaléidoscope. Vous pouvez en 20 minutes de marche vous retrouver à n’importe quel endroit de la planète. L’histoire de Paris fait qu’il y a un brassage que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Le tourisme même a ses hauts lieux d’exotisme :
  • l’incroyable Babel de la foule attendant sous la Tour Eiffel
  • le pont Saint-Louis en l’Ile où l’on se croirait dans un film de Woody Allen, tellement cela flirte avec la caricature
  • la place des Abbesses et ses rencontres multiculturelles improbables
  • même le Sacré Cœur (lieu qui n’est pourtant pas aidé par son origine) se révèle d’une acoustique et d’un bruissement exceptionnels.
4/ Les transports ou la confusion des sens Après les enfants, ce sont les « transports » qui me semblent caractériser l’acoustique d’une ville. Dans la foulée des derniers travaux du CRESSON, je me permettrai d’essayer d’ouvrir une brèche dans la légende urbaine de l’agression sonore des gares. Ce n’est pas forcément le niveau sonore qui est en cause dans la sensation d’oppression ressentie dans ces lieux hautement réverbérants, mais l’état dans lequel nous nous trouvons, où l’imaginaire a totalement pris le pas sur les constatations réelles. Je n’ai pas les moyens de faire une thèse sur la question, mais il me semble qu’il y aurait d’autres pistes de réflexion à creuser. On me parle constamment d’objectivité alors que la mesure du passage d’un scooter rue des Rosiers est d’un niveau sonore bien plus élevé. Certes ce n’est pas le niveau qui générerait cette sensation d’oppression, mais la masse des fréquences entendues, l’étendue de la gamme, la durée de la tenue des notes. On me parle d’objectivité alors que ce sont majoritairement des critères subjectifs qui rendent ce lieu désagréable. En gros, ce sont plutôt les raisons de ma présence dans une gare qui ne me plaisent pas. On me parle d’objectivité alors que nous essayons de traduire sous le vocable de gêne auditive, ce qui est une gêne sensorielle plus vaste. Il y a très certainement une gêne tactile, due à la promiscuité, voire aux contacts physiques non souhaités. On ne peut négliger la gêne olfactive. Mais ne classons pas tout cela sous le terme de sonore, même si celui-ci rend bien compte de la multi-sensorialité. Je sais bien que, “objectivement” les raisons de se promener le nez au vent pour admirer l’acoustique des gares est un comportement hautement improbable; mais “objectivement”, c’est réellement d’une beauté et d’une puissance incroyable. Nous avons perdu l’acoustique unique de la salle des pas perdus à la Gare Saint-Lazare, au profit d’une galerie marchande qui ressemble à toutes les autres, mais ce n’est que pour mieux renaître dans les couloirs et escalators sous la coupole du métro quelques dizaines de mètres plus loin, en s’enfonçant sous terre. 5/ La marche en ville à plusieurs Lors de mes compositions, un autre sujet d’étonnement m’est apparu. D’apparence anecdotique, il ne l’est peut-être pas tant que cela. J’ai effectué plus de 90 % de mes prises de son en solitaire, mais dans celles retenues pour la pièce finale, j’ai été accompagné d’un autre marcheur lors de près de la moitié de mes enregistrements. Est-on plus libre ou plus malin à plusieurs ? Osons-nous plus ? Est-ce que cela favorise la rencontre ? La réponse est certainement OUI, et encourage à reprendre ce qui a été longtemps une activité collective. A venir : Marche et Rêve (2/2) : Qu’ai-je appris de mes spectateurs ? Crédits image: Pauline L’Hôtel.
Pour citer ce billet : Jean-Marc L’Hôtel, « Marche et Rêve (1/2): Qu’ai-je appris de Paris? », Le Cresson veille et recherche. A propos d’ambiances architecturales et urbaines. (Hypothèses.org), 21 février 2013. [En ligne]

Marche et Rêve (2/2) : Qu’ai-je appris de mes spectateurs ?

  Qu’ont-ils ressenti de Paris ?

Tous ceux qui ont accepté de s’abandonner, qui se sont laissés envelopper, qui ont accepté d’être pris par la main, ont voyagé, non seulement au cœur de la ville, mais en eux-mêmes. Marcher est également un voyage intérieur lorsque le son remplit l’espace et que l’on laisse les images vous traverser. Tous ont utilisé les mêmes mots: –   Redécouvrir un Paris cosmopolite et poétique. Marcher dans les traces de la vie –   Se baigner dans la musique de la ville L’émotion partagée devant cette expérience sensible de la troisième dimension du son m’a profondément touché. La prise en compte de la composante verticale du son, jusqu’à présent déclarée non pertinente fait ici, une entrée probante. Comment aurais-je pu imaginer qu’une matière aussi ingrate, aussi banale, aussi décriée que les sons du quotidien de Paris puisse susciter un tel transport ? Comment aurais-je pu imaginer qu’au lieu d’une écoute polie de  quelques minutes, certains attendraient la suite de l’histoire au point de rester plusieurs heures à écouter ? Comment aurais-je pu imaginer la vitesse avec laquelle beaucoup sont partis sur les chemins de l’imaginaire ? De cette expérience MARCHE et RÊVE, je peux maintenant affrmer…  Que la richesse in-ouïe qui nous entoure peut être partagée. Que la richesse rencontrée lors de ces marches, provient de sa diversité mais également de l’humanité que l’on y perçoit. Que la beauté de l’ordinaire est un chemin étroit sur lequel nombreux m’ont suivi. Que l’écoute de notre environnement sonore est une certaine façon d’être au monde. Qu’avant d’apparaître comme un «être social», nous sommes «des êtres  sensibles», des capteurs. Que nous avons vécu une expérience collective qui nous a procuré du  plaisir et de nombreux échanges. Que la poésie n’a pas complètement disparu du soi-disant vacarme des ambiances urbaines. Les objectifs étaient : – De quitter l’écoute repliée et de montrer que cette troisième dimension  du son (la verticalité) avait un sens, et qu’elle était propice à générer des  émotions. – Que la marche qui rapproche, pouvait rendre proche. Qu’elle nous faisait expérimenter physiquement notre rapport à l’autre.  Qu’elle nous permettait d’«être avec» au lieu d’être «en face». Cette com-  préhension que nous sommes acteurs et non observateurs détachés de  la scène que nous enregistrons, est une avancée majeure dans la maîtrise de notre positionnement. – Que c’est dans ce corps à corps avec la matérialité de la ville que nous arrivons à faire corps avec le monde. Ainsi je me dois de remercier l’ouverture d’esprit de mes spectateurs  sans laquelle cette expérience n’aurait pu fonctionner. Certes certains ont été sensibles à mon point de vue. Certes mon interprétation de la ville a trouvé une résonance. Certes le choix du principe de restitution d’un son réellement en 3 dimensions dans le CUBE (système premier de Son en Relief) a semble-t-il permis de rentrer extrêmement rapidement dans l’histoire. Mais c’est la sensibilité du public qui a rendu cette alchimie possible. Ecouter avec un autre regard a amené à ce que certains d’entre eux ont appelé une « redécouverte » de la ville, de sa vie, de ses habitants. Au point d’aller jusqu’à l’apaisement. Nous arrivons bien loin des idées préconçues. Jean-Marc L’HOTEL / architecte sonore        Février 2013 N’ayant jamais eu la prétention d’inventer l’eau tiède, mais simplement de  m’inscrire dans les traces, de poursuivre le travail d’autres, de rassembler  plusieurs pratiques ; voici quelques autres « urbains sensibles » Ecouter Paris  http://www.ecouterparis.net/ http://www.facebook.com/pages/Ecouter-Paris/181301068546817?v=wall Dérives Urbaines  http://derivesurbaines.com/Derives_urbaines/Accueil.html Crédits images: Pauline L’hotel
LE TEXTE COMPLET

MARCHE et RÊVE diffusion

MARCHE et RÊVE à la Semaine du Son

MARCHE et RÊVE

Pour la Semaine du Son 2013, je présente à la Gaité Lyrique, une installation sonore artistique inédite 3 heures de programme de 15h à18h, du 15 au 19 janvier 2013. Un projet « trans-discipline » où se rencontrent l’imaginaire, les arts numériques, la recherche sociologique et la ville de Paris. Paris est bien loin de se cantonner aux clichés convenus, perpétués par le cinéma. Certes, il y a indéniablement un « charme à la française », une mémoire, heureusement toujours présente de l’Histoire, mais au-delà des stéréotypes, Paris vibre aussi d’une myriade d’atmosphères sonores. Paris est une Ville-Monde. Cet assemblage est, à la fois, le produit de l’héritage de la République et de la fascination du monde entier pour la découverte de la Ville-Lumière. Mon souhait est de montrer que Paris est également une Ville qui ré/sonne. C’est sa tradition, sa force, son avenir. Chaque ville possède ses fonds sonores, ses bruits particuliers, ses silences, sa musique. Nous n’avons que peu conscience de ce trésor in/ouïe, enf/ouïe derrière la quotidienneté de la rumeur. Si, à la suite d’autres, je m’intéresse à la « bande son du quotidien » (*1) c’est parce que, bien entendu, ce genre du monde sonore, longtemps oublié par la culture, recèle un énorme potentiel poétique. S’intéresser artistiquement aux ambiances urbaines, c’est porter attention à la « forge de l’ordinaire de la culture ». (*2) Mais,   au-delà d’un   travail sur « le   paysage sonore », je souhaite frotter ma perception à la lumière de la Marche. « Marcher ne consiste pas tant à se déplacer dans la ville qu’à s’immerger en elle, avec le sol sous les pieds, avec autrui à proximité, avec la rue comme stimulant ». (*3) Marcher, c’est se rendre disponible aux multiples sollicitations de la ville en se laissant porter et transporter par l’ambiance immédiate. C’est s’immerger dans sa symphonie, car l’espace urbain sonne, pour ceux qui savent l’écouter. Si le corps est bien notre « ancrage dans le monde » (*4), la marche est notre ancrage dans la ville. Elle nous permet : – de passer d’une écoute repliée à une écoute ouverte – de s’incorporer dans le flux, c’est-à-dire, de ne plus « être à coté » mais «être avec» – d’expérimenter le caractère charnel, extrêmement physique de l’écoute déambulatoire Quitter l’écoute repliée Il me semble illusoire, même si cela a été pratiqué avec bonheur depuis de nombreuses années de pouvoir rendre compte complètement d’une ambiance en n’excitant qu’un seul plan de l’espace. Même en s’appuyant sur les incroyables qualités de discrimination de notre appareil auditif, la subtilité et la complexité de la réalité sont difficilement restituées par des systèmes sonores où tout se superpose, où la spatialité est absente. Si l’ambiance est un «bain» qui nous immerge, une matière qui nous entoure c’est donc une restitution en Son en Relief, dans le Cube pour l’occasion, qui permettra de rendre les émotions ressenties.   « Être avec… » La marche rapproche, la marche rend proche. Ecouter la ville qui   vous entoure,   c’est écouter les gens qui l’animent. L’instance de l’Autre, imprègne l’atmosphère de chaque instant. A travers les explorations urbaines solitaires, c’est la présence de l’humanité de l’urbanité qui est recherchée. C’est le désir d’habiter le monde. « Être hors de chez soi et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde ». (*5) La Marche comme exercice physique sensible Tout notre corps capte les vibrations. Des flux sonores traversent notre chair. Des rythmes nous agrippent. Cette dimension sensible, presque charnelle, de l’expérience urbaine met notre corps dans un certain état de tension. Chercher à faire corps avec le monde, suppose un « corps à corps constant avec la matérialité de la ville, avec autrui ». (*6). Les qualités physiques et sensibles de l’environnement modulent et modèlent notre pas. Nous avons le sentiment de participer à la chorégraphie tactile de la ville lorsque nous avons la sensation de quasiment l’incorporer. Entendre réellement la ville, c’est prendre conscience de la musique que les gens se mettent à composer ensemble.C’est essayer de capter ces moments où leur activité dessine une organisation, génère des harmonies, marque des tempi qui sont le fondement de toute création sonore. Aucun musicien ne peut être indifférent à ces vibrations produites par le mouvement de la vie, et ma poésie sonore se nourrit de l’humanité du quotidien. Ma recherche est, non seulement de percevoir ces moments où la musique prend naissance au cœur de la ville mais également d’éprouver comment le corps se charge d’affects et se met à disposition du paysage. Je diffuserai donc chaque jour de cette Semaine du Son, une composition de 3h, en Son en Relief, interprétations du réel lors de mes déambulations dans les rues de Paris, espérant avoir réussi à partager avec vous cette expérience sensible.   Jean-Marc L’HOTEL / architecte sonore janvier 2013 (*1) H. Torgue, (*2) J-F Augoyard (*3) J-P. Thibaud (*4) M. Merleau Ponty (*5) Ch. Beaudelaire (*6) R. Thomas   MARCHEETREVEJML