Après 30 ans dans les cars et sur les plateaux de mixage, je peux dire, que le multicanal est aujourd’hui devenu ma passion professionnelle.

A une époque où la mutation de nos métiers nous a fait passer du statut d’artisan , fabriquant des pièces uniques , à celui d’OS sur les chaînes de fabrication des programmes de flux, retrouver, grâce au multicanal, l’excitation et l’enthousiasme de notre jeunesse, n’est pas la moindre des qualités. Comme on se disait avec Daniel Courville, « nous avions l’impression de nous retrouver en culottes courtes ». En un sens, le fait de vouloir replacer le plaisir au centre de sa pratique professionnelle, comme le soulignait Klaus Blasquiz est un peu un luxe à notre  âge.

 

1) UNE SITUATION PARADOXALE

La question me semble-t-il de cette table ronde, pourrait être de savoir si nous sommes face à un réel engouement, si nous sommes devant une réelle  évolution ou si tout cela n’est qu’un effet de mode , voire une opération de marketing.

Car, je dirais, parfaitement en accord avec le représentant de la télévision russe NTV +, que    c’est devenu une nécessité platement économique.  Si nous partons du constat qu’une image de télévision n’est perçue comme étant HD que quand le son est enveloppant. Il faut donc une labellisation « 5.1 » si on veut vendre du téléviseur HD. Il est souvent dit, que c’est la HD qui tire le son 5.1, je pense que c’est le son 5.1 qui est la justification de la HD.

Vous auriez vu le sourire sur nos visages, alors que nous diffusions à ce forum une image HD sans son, donc avec très peu de sens, que de lire en sous-titrage : « tes soupçons hâtifs sont très prometteurs » Don Giovanni

Mais aujourd’hui, veut-on aller plus loin en télévision, que de faire sortir du son de  6 hauts parleurs au lieu de 2 ?

Il y a 2 ans quand nous avons commencé à nous pencher sur le problème, nous étions devant une situation très paradoxale. On avait déjà établi des normes pour la diffusion des programmes, débloqué des crédits pour soutenir l’évolution vers la HD et son alter ego sonore ; le 5.1. Mais pratiquement rien n’était en place concernant la fabrication même d’un programme.

On n’était même pas capable d’amener un projet multicanal à bon port ! C’est-à-dire pour nous, dans un premier temps, jusqu’au mixage.

Quand je parle de multicanal, je ne parle pas de faire passer un effet de l’arrière vers l’avant, voire en diagonale ; je parle de recréer des espaces cohérents où l’on a « l’impression d’y être ».

Il est vrai qu’il a fallu un peu de temps pour faire disparaître les réticences. Les débats concernant la possibilité d’un sweet-spot et autres « gloseries » sur la pertinence d’un son qui soit au-delà de l’image, nous ont occupés un moment et sont maintenant considérés comme dépassés.

Pourtant, ma question demeure, veut-on fabriquer du rêve ? Veut-on fabriquer de l’illusion ?

 

2) QUE FAIRE  et COMMENT FAIRE?

Face au déficit constaté concernant l’information et la formation des acteurs de la chaîne sonore nous avons décidé de réaliser un « livre blanc » sur les outils à notre disposition pour une réalisation multicanal. Nous nous sommes attelés à répondre à la question : comment s’y prendre ?

Une équipe regroupant tous les corps de métiers du son, réunis autour de Tapages, s’est constituée. La première tâche a été de répertorier et de contourner les pièges qui nous attendaient. Car à la question : qu’est-ce qu’il nous manquait pour arriver au bout ? On pouvait répondre à cette époque ; si on ne disposait pas d’un audi de mixage 5.1 : à peu près tout !

Les micros discrets, les codés/matricés, tout a été exploré, tout a été questionné.

Le but final, était, d’équiper chaque preneur de son qui le souhaitait, d’un outil de décodage /dématricage, montage, mixage, pour environ 500 euros. Ordi, programmes, carte son, monitoring rudimentaire. L’outil se devait d’être nomade pour pouvoir nous suivre en tournage.

C’est cet outil que nous avons présenté aux membres de l’AFSI et de SDO en janvier 2009. Il y avait présents 60 participants, des fabricants de matériel ad hoc (Soundfield et Cinela). L’assemblée regroupait un peu toutes les composantes de nos professions, monteurs, mixeurs, preneurs de sons de direct, étudiants. A notre grande déception les acteurs du « broadcast » semblaient peu mobilisés par cette aventure .D’un autre coté nous avons eu la grande satisfaction de voir que malgré le caractère prestigieux de bon nombre de participants, personne n’avait eu honte de montrer ses faiblesses sur un des aspects de son activité professionnelle. Bref, nous avons commencé à nous former, entre nous. Peut-être une nouvelle façon d’envisager la formation professionnelle. Car de toute évidence, le chantier de la formation de tous, est sûrement l’un des plus importants pour le développement du 5.1.

Je ne dis pas que les outils qui ont été présentés, soient l’unique solution, je dis qu’à cette époque, c’était la solution la plus simple et la plus économique. Ce qui fait déjà pas mal comme qualités. Et pour un chef opérateur du son qui veut se lancer et s’équiper individuellement, dépenser 2 jours de salaire ; c’est absorbable.

Dans un deuxième temps, ces mêmes outils ont été présentés aux 1ères rencontres de la création sonore autour de RéalisaSon, rencontrant toujours l’adhésion de nos collègues.

 

3) ALORS, POURQUOI CET OUTIL ?

Parce que les enjeux sont de taille.

Pourquoi, souhaitons-nous que les gens aient individuellement les moyens de leurs ambitions professionnelles ? Parce que je pense que l’on n’améliorera la qualité des programmes, que si l’on améliore la qualité des gens qui les fabriquent. Et que l’on ne pourra penser au fond que quand sur la forme, on courra comme on court, dans un programme stéréo. Et là, je suis désolé pour les laboratoires Dolby, mais la connaissance  des problématiques de tuyau, n’est qu’une préoccupation de diffuseurs. Savoir gérer des méta-datas est loin d’être suffisant pour apprendre à améliorer sa prise de son multicanal. En revanche, effectivement, elle est intéressante à connaître pour savoir comment sa prise de son peut vite devenir mauvaise.

Beaucoup de choses sont faites pour sensibiliser aux problématiques de la fin de la chaîne, peu d’endroits de questionnement sur la prise de son et ses outils.

Quand j’entends les représentants des chaînes me dire que les premiers manipulateurs de son 5.1 étaient bien formés, mais que si maintenant on constate quelques défauts, c’est sûrement que : « il y a un peu de relâchement quand les premiers passent la main … », je suis choqué. Et à double titre. Premièrement, par cette manie de faire porter le chapeau aux autres, alors que ce sont leurs choix, ou  plutôt, absence de choix qui génèrent les cafouillages actuels. Deuxièmement, par la méconnaissance du fait que la majorité de leurs programmes sont fabriqués par des personnels intermittents qui eux n’utilisent jamais leurs droits à la formation. « Tous les maillons d’une chaîne sont importants ». Visiblement, certains plus que d’autres.

 

4) UN MONDE  A 2 VITESSES

Dans le domaine de la télévision HD on a un peu l’impression d’un monde à double vitesse. D’un coté, les élites qui disposent du savoir et fabriquent de beaux programmes de luxe. De l’autre les soutiers qui se débrouillent comme ils peuvent pour fabriquer toujours plus, avec toujours le même temps et les mêmes budgets. Souvenons nous du débat du FISM 2008 où les opérateurs nous expliquaient comment on leur demandait de fabriquer le PGM 5.1 et le PGM stéréo avec les mêmes outils. Le mix stéréo comme downmix du 5.1. On comprend mieux alors, pourquoi les tentatives de Up-Mix intéressent autant les gens. On en est donc maintenant arrivé aux absurdités du genre : comme je n’en ai pas les moyens, je fabrique un 5.1 en up-mixant mon programme stéréo. La chaîne, recevant les 6 canaux, fabrique son stéréo en downmixant automatiquement le 5.1. C’est curieux, dit le représentant de TF1, il nous arrive encore de trouver du commentaire dans les canaux arrière !

C’est là le paradoxe de la télévision : le 5.1 peut-il être à la fois un produit d’exception et une « banalité » ?

Bien sur les opéras méritent un traitement en 5.1, mais pourquoi faudrait-il bâcler celui des retransmissions de foot ? Combien de personnes regardent un opéra, combien de personnes regardent un match de foot ? Qui souhaite-t-on amener à une écoute 5.1 ?

Vous poseriez la même question à propos des images en relief, vous auriez de toutes autres réponses. Pour le son ; on veut du luxe mais au prix d’un hyper. On a rarement trouvé des montres Cartier chez Leader Price.

 

5) D’UN AUTRE COTE, IL VA QUAND MEME FALLOIR SE RETROUSSER LES MANCHES !

Dans la problématique de la captation multicanal on a vite mis en lumière 2 aspects. Apprendre plus, certes, mais également travailler plus. C’est également une des raisons qui explique pourquoi nos pratiques évoluent si lentement.

Ne nous leurrons pas, pratiquer du multicanal aujourd’hui, c’est exploser le cadre de son métier. De preneur, monteur, ou mixeur, il faut acquérir un peu des connaissances et de maîtrise des outils des autres. C’est donc, en corollaire, une surcharge de travail. Ce travail, d’un autre coté, n’est pas pour nous déplaire, nous qui avons grandi dans le plaisir de suivre un produit du début à la fin. Mais que ce soit, pour le même salaire, et avec les mêmes budgets, c’est loin d’être une évidence.

De même, chez les prestataires, il va falloir sérieusement songer à s’équiper, si on veut être crédible. Les prestataires vendent du son 5.1, mais en dehors des consoles et des enceintes ; il n’ y a rien. Déjà, il n’y a pas plus d’un couple stéréo de base dans les camions d’accompagnement. Alors pour le reste, c’est zéro pointé. Quelques indicateurs qui me sont chers. Qui dispose d’un dématriceur double MS ? D’un décodeur format B ? D’un enregistreur multipiste ? A chaque fois, il faut venir avec du matériel supplémentaire, c’est dire l’anticipation sur les différentes solutions possibles de captation 5.1!

 

6) MAINTENANT, OU EN EST-ON ?

Est-ce que l’effet de mode court toujours ?

Là aussi, c’est paradoxal.

D’un côté, les passionnés s’emballent. De notre coté, nous considérons que le 5.1 est quelque chose de normal, et nous explorons sur ce que l’image rêve de faire et que nous pouvons proposer dès aujourd’hui: le son en relief, la 4D. Pour nous, c’est possible, dès aujourd’hui.  Nous espérons pouvoir proposer une démonstration d’ici 6 mois avec des moyens légers.

D’un autre coté, on sent bien, que les producteurs commencent gentiment à se coucher.

On commence à avoir droit à un florilège de stupidités du genre :

–       C’est bien joli vos trucs mais personne n’entend la différence !

–       Ou alors ; de toute façon, personne n’est équipé en multicanal. A croire qu’ils ne font des courses ni chez Darty, ni à la FNAC au moment des fêtes.

–       Avec l’argument massue final : c’est un surcoût que personne ne veut assumer

Alors, c’est vrai que le chiffre de 15 % de taux de pénétration que nous a asséné GFK, a fait l’effet d’un coup de massue. En même temps, on se demande, avec Gérard Loupias comment a-t-il pu toucher autant de royalties, si il y a aussi peu de systèmes vendus. Nous sommes perplexes.

 

7) ET SI ON ABORDAIT LES QUESTIONS QUI FACHENT ?

Mais il n’en demeure que, c’est effectivement, LA question du coût, qui enclenche nos pratiques. Avec son corollaire étroitement lié : la question du temps.

Je ne voudrais pas casser l’ambiance dans nos assemblées, mais un jour il va falloir tenter d’aborder les sujets qui fâchent !

Que fait le prestataire, quand avec le même budget, il lui faut faire plus ? Il fait faire au plus rapide. Enfin, ce qu’il croit être le plus rapide. Car pour lui simple, cela veut dire rapide. Donc de simple à simpliste la frontière a vite été franchie.

Alors, peut-être que tant que les diffuseurs ne payeront pas le coût réel des choses, on fabriquera des programmes simplistes. D’autant que l’on constate même l’effet inverse. Ami producteur, bonne nouvelle, nous allons travailler avec toi cette année, mauvaise nouvelle, il va falloir le faire à moins 20%. Alors pourquoi, cette pression systématique, alors que d’un autre côté, ils nous expliquaient au cours de leur intervention de jeudi, très bien savoir que les coûts d’une production multicanal sont supérieurs à ceux d’une production stéréo. Et cette remarque, n’est pas une aigreur de la part d’un intermittent ; je ne fais que reprendre l’appel au secours de la FICAM (septembre 2009) pour sauver la filière technique du cinéma et de la télévision. Car cette course permanente à la diminution des coûts, sans rien abandonner des demandes précédentes, a des répercutions pratiques sur nos choix techniques.

 

8) COMBIEN DE PROGRAMMES EN MULTICANAL SONT FABRIQUÉS À PARTIR D’UNE  MONOPHONIE DIRIGÉE ?

Je ne dis pas qu’il n’y a rien d’esthétique là dedans. La décorélation des signaux est d’ailleurs la justification théorique qui supporte cette pratique. Donc, je ne dis pas que ce n’est pas esthétique ; je dis : qu’il n’y a pas que la monophonie qui soit dirigée. Mon cerveau l’est aussi. Exit, la possibilité, comme dans la vie de laisser mes oreilles choisir ce qu’elles vont écouter, exit la possibilité de se promener dans un espace cohérent ; puisqu’il n’y a pas d’espace cohérent.

 

9) NOUS SOMMES LES PRODUITS DE NOTRE HISTOIRE.

Il est vrai que notre histoire nous a appris à faire le contraire. Le son, contrairement à l’image, a toujours été appréhendé comme une somme. Somme de voix, d’ambiances, de musiques.

Il est vrai aussi que nous sommes poussés par la réalisation télévisuelle, qui, démiurge, se veut présente partout en même temps. Il y a rarement un choix de point de vue, de la position de prise de son en télévision, alors que cela s’impose un peu comme une évidence dans le domaine des fictions. Le spectateur d’une émission de télévision, doit être partout en même temps. De là à en conclure qu’il n’est nulle part, c’est un pas que je franchis. Mais dans la vie, dans une salle de spectacle, le spectateur n’est qu’à un endroit à la fois. Si on a peur d’ennuyer, adoptons plusieurs positions, plusieurs points de vue : mais REALISTES.

 

10) DE LA NÉCESSITÉ D’ADOPTER UN POINT DE VUE

Je milite  pour l’adoption de points de vue dans les captations sonores. Car pour pouvoir «être  transporté », il faut avoir des indications de directions où aller. Une des pistes pour créer de l’illusion, de l’émotion, est la restitution d’espaces « cohérents ». Nous n’avons la liberté de promener nos oreilles, que si nous avons des points de repère. Cette liberté du spectateur est possible, et je me dis que j’aimerais bien qu’on arrête de me dire, ce que je dois regarder, ce que je dois écouter. C’est largement appliqué au cinéma, pourquoi ne le fait-on jamais en télévision. Bien sûr, je prêche pour ma passion.  Mais j’affirme que mes réalités, même avec leurs scories, sont plus belles que les fantasmes. Pourquoi ? Parce que j’y retrouve de gros morceaux de vie dedans.

 

Jean-Marc L’HOTEL

Le 23 octobre 2009